Paludisme

Paludisme grave de l’adulte

1. Épidémiologie et Physiopathologie

Agent pathogène :

Le paludisme est dû à un protozoaire du genre Plasmodium. Cinq espèces sont pathogènes pour l’Homme : P. falciparum, P. vivax, P. ovale, P. malariae et P. knowlesi. Plasmodium falciparum est responsable de la quasi-totalité des accès graves et de 99 % des décès dans le monde.
Vecteur et réservoir : Le vecteur est l’anophèle femelle (moustique piqueur nocturne). Le réservoir est strictement humain.
Chiffres mondiaux : On estime le nombre de cas à environ 228 à 229 millions par an, pour 405 000 à 409 000 décès, survenant majoritairement en Afrique subsaharienne chez des enfants de moins de 5 ans.
Chiffres en France (paludisme d’importation) : 4 000 à 5 000 cas par an, dont 10 à 15 % d’accès graves (12 à 14 % selon certaines séries) et 10 à 20 décès par an. Les migrants représentent 70 % des cas et les voyageurs occasionnels 30 %.

Cycles parasitaires :

Cycle sexué (sporogonique) : Se déroule chez l’anophèle femelle et dure 2 à 3 semaines.
Cycle asexué hépatique (schizogonie exo-érythrocytaire) : Inoculation des sporozoïtes qui atteignent le foie en moins d’une heure. Cette phase dure 5 à 7 jours pour P. falciparum et 10 à 15 jours pour les autres espèces. P. vivax, P. ovale et P. malariae peuvent former des hypnozoïtes (formes intrahépatiques dormantes).
Cycle asexué sanguin (schizogonie érythrocytaire) : Invasion des hématies par les mérozoïtes hépatiques, maturation (anneaux, puis trophozoïtes, puis schizontes) et lyse érythrocytaire cyclique toutes les 48 à 72 heures.

Mécanismes de la gravité :

La cyto-adhérence des hématies parasitées (déformées) aux cellules endothéliales vasculaires actives.
Le phénomène de rosette (adhérence des hématies parasitées aux hématies saines).
La séquestration capillaire profonde (cerveau, poumons), induisant une obstruction microvasculaire, des phénomènes anoxo-ischémiques, une intense réaction inflammatoire et la libération de microparticules.

2. Diagnostic Clinique et Biologique

Dogme clinique :

Toute fièvre (ou tout symptôme inexpliqué) au retour d’une zone d’endémie intertropicale est un paludisme jusqu’à preuve du contraire.
Incubation (P. falciparum) : De 7 jours à 2 mois (moyenne de 15 jours).

Signes cliniques :

Fièvre (absente dans 10 % des cas), frissons (absents dans 50 % des cas), céphalées, myalgies, arthralgies, et troubles digestifs trompeurs (diarrhée, vomissements) mimant une gastro-entérite.

Examens microbiologiques d’urgence (Délai ≤ 2 heures) :

Goutte épaisse :
Technique de référence la plus sensible (analyse un grand volume de sang), mais délicate et ne permet ni le diagnostic d’espèce, ni la quantification de la parasitémie.

Frottis mince :
Technique de diagnostic d’espèce et le seul examen permettant d’évaluer la parasitémie.

Test de Diagnostic Rapide (TDR) :
Détecte l’antigène HRP2 (spécifique à P. falciparum). Si le test est négatif ou douteux, un contrôle est impératif sous 12 à 24 heures.

Biologie et diagnostics associés :

  • Thrombopénie (quasi constante mais non synonyme de gravité clinique),
  • Anémie hémolytique,
  • Cytolyse hépatique modérée (1,5 à 3 N), 
  • Syndrome inflammatoire (CRP > 100 mg/l).
  • Des hémocultures doivent être systématiquement prélevées pour écarter une co-infection bactérienne (présente dans 5 à 7,5 % des cas graves).

3. Critères de gravité et d’orientation

Un seul critère parmi les suivants ⇒ paludisme grave chez l’adulte et justifie l’appel du réanimateur :

Systèmes / FonctionsCritères cliniques et biologiques de gravité (Adulte)
NeurologiqueConfusion, somnolence, obnubilation, convulsions, ou coma (GCS < 11 neuropaludisme).
RespiratoireFR > 30/min, SpO2 < 92 % en air ambiant, ou PaO2 < 60 mmHg (PaO2/FiO2 < 300 sous ventilation) ou images radiologiques alvéolaires/interstitielles.
CardiocirculatoirePAS < 80 mmHg avec signes périphériques d’insuffisance circulatoire, ou recours à des drogues vasoactives, ou signes de choc isolés.
HématologiqueAnémie profonde (Hémoglobine < 7 g/dl ou hématocrite < 20 %), ou hémorragie active.
Hépatique / RénalIctère clinique ou bilirubine totale > 50 µmol/l. Insuffisance rénale aiguë (créat. > 265 µmol/l, urée > 20 mmol/l, ou diurèse < 400 ml/24h sous réhydratation).
Métabolique / BiologiqueAcidose (bicarbonates < 15 mmol/l ou pH < 7,35), hyperlactatémie > 2 mmol/l, hypoglycémie < 2,2 mmol/l, ou hyperparasitémie > 4 % chez l’adulte (> 10 % chez l’enfant).

Hospitalisation en :

Réanimation : Patients présentant une défaillance multiviscérale, un coma/convulsions, une détresse respiratoire ou circulatoire, une insuffisance rénale nécessitant une épuration extra-rénale, une hémorragie grave, ou une hyperparasitémie isolée > 15 %.

Unité de Surveillance Continue (USC) : Patients avec défaillances isolées moins sévères (confusion simple, anémie tolérée, ictère isolé, insuffisance rénale modérée réversible, hyperparasitémie > 4 %) ou profils fragiles (âge > 65 ans, comorbidités, grossesse).

4. Prise en charge thérapeutique de l'accès grave

Traitement de référence :

Artésunate par voie intraveineuse (IV) (supérieur à la quinine, agissant sur tous les stades du parasite et réduisant la cyto-adhérence).

Posologie : 2,4 mg/kg chez l’adulte (3 mg/kg chez l’enfant < 20 kg) administrés à H0, H12 et H24.

Schéma obligatoire : Les 3 premières doses IV sont impératives. Le traitement IV est ensuite poursuivi à raison de 1 dose par jour (J2 à J7) en fonction de l’état du patient (maximum de 7 jours / 9 doses).

Relais oral : Systématique dès que le patient est conscient, sans critères de gravité et avec un transit fonctionnel, par une ACT (combinaison à base d’artémisine : arténimol-pipéraquine ou artéméther-luméfantrine) pendant 3 jours.

Effet secondaire spécifique : Hémolyse retardée post-artésunate (survenant dans 15 % des cas entre J8 et J30), imposant un suivi biologique strict.

Surveillance sous Artésunate IV :

  • NFS, réticulocytes, haptoglobine à J3, J7, J14, J21 et J28.
  • Frottis-goutte épaisse à J3, J7 et J28.
  • ECG quotidien (recherche d’un allongement modeste du QT).

Alternative (si artésunate indisponible ou allergie) : Quinine IV.

Posologie : Dose de charge de 16 mg/kg perfusée sur 4 heures dans du G5 % ou G10 %, suivie d’un arrêt de 4 heures, puis relais par 24 mg/kg par 24 heures en IV continue (ou 8 mg/kg toutes les 8 heures).

Effets secondaires : Risque majeur d’allongement du QT (ECG quotidien indispensable) et d’hypoglycémie (contrôle de la glycémie horaire pendant la dose de charge puis toutes les 3 heures).
Risque de cinchonisme (toxicité de la VIIIe paire crânienne : acouphènes, surdité transitoire, céphalées).

Traitements symptomatiques et adjuvants :

Remplissage vasculaire très prudent par cristalloïdes (perméabilité capillaire accrue exposant à un œdème pulmonaire lésionnel/SDRA). Noradrénaline si choc vasoplégique persistant.

Correction de l’hypoglycémie par perfusion de sérum glucosé (G10 % ou G30 %).

Transfusions de CGR ou de plaquettes (uniquement si thrombopénie avec syndrome hémorragique actif).

Antibiothérapie probabiliste par C3G (ou Carbapénème en cas de choc sévère de retour de zone tropicale avec risque de BLSE) dans le doute d’une co-infection ou d’une translocation bactérienne.

Exclusions : Les antibiotiques à activité antiparasitaire lente (doxycycline, clindamycine) n’ont pas d’indication en urgence (effet parasito-statique trop lent en 48h). Aucun traitement adjuvant (exsanguino-transfusion, corticoïdes) n’est recommandé.

5. Prise en charge de l'accès simple et ambulatoire

Critères d’ambulatoire (le patient doit cocher tous les critères suivants) :

Diagnostic parasitologique fiable et rapide.

Pas de vomissements (prise orale possible).

Parasitémie < 2 %.

Plaquettes > 50 G/l, Hémoglobine > 10 g/dl, et Créatininémie < 150 µmol/l.

Ni grossesse, ni comorbidités sévères, ni splénectomie.

Entourage familial validé pour surveillance et garantie d’observance du traitement.

Possibilité de revenir aux consultations de suivi à J3, J7 et J28.

Traitement de l’accès simple : Délivrance de la première dose aux urgences avec surveillance de 2 heures. Traitement complet par voie orale pendant 3 jours par une ACT :

  • 1ère ligne : Arténimol-pipéraquine (à prendre à jeun) OU Artéméther-luméfantrine (à prendre avec un corps gras).
  • 2ème ligne : Atovaquone-proguanil.
  • 3ème ligne : Quinine orale (quasiment plus d’indications).

6. Chronologie de Prise en Charge

< 5 min : Tout symptôme au retour d’une zone d’endémie impose la recherche d'un paludisme.
< 15 min : Identifier et traiter les défaillances vitales ; évaluer la gravité clinique et prévenir le réanimateur.
< 60 min : Prélever le bilan biologique d'urgence (NFS, plaquettes, bilans rénal/hépatique, gazométrie/lactates, hémocultures).
< 120 min : Confirmation du diagnostic parasitologique (frottis/goutte épaisse ou TDR) et début immédiat du traitement curatif (Artésunate IV pour l'accès grave, ACT orale pour l'accès simple).

Publication : septembre 2026

Etudiant Hospitalier
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